La transmission du texte et la fin longue de Marc, dernière partie

Les maries au tombeau, de Fra Angelico, Env. 1450

Cet article est le troisième dans une série de posts sur la transmission textuelle du Nouveau Testament. Les deux premiers sont ici et ici.

Pourquoi, certains vont dire, est-ce important d’être au courant de ces questions ? Eh bien, tout d’abord, parce qu’en tant que chrétiens, il nous appartient de savoir qu’est-ce qui est Parole de Dieu et qu’est-ce qui ne l’est pas. J’aurais du mal à prêcher sur la fin longue de Marc, que je ne considère pas originalement écrite par Marc (même si c’est sujet à débat).

Deuxièmement, mais c’est lié, c’est mieux que les chrétiens soient informés de ces choses avant qu’un sceptique ne vienne leur dire que « la Bible a été modifiée », et qu’ils soient surpris quand ils apprennent qu’un passage qui se trouve dans leurs Bibles n’y était pas à l’origine, alors qu’il s’agit de culture générale pour un lecteur de la Bible. Les chrétiens devraient être informés quant à la composition du texte qu’ils considèrent comme le plus important au monde et ne pas avoir peur de ces informations, au contraire, c’est à nous d’expliquer les faits à ceux qui extrapolent des théories complottistes à partir des bribes qu’ils entendent sur internet, ou de ce que les professeurs universitaires critiques et sceptiques vont leur enseigner.

Justement, mon intérêt pour la fin longue de Marc, à part la question de si prêcher ce texte ou pas, vient de la question apologétique. J’ai vu au moins deux fois des gens utiliser la fin longue de Marc pour chercher à discréditer la Résurrection de Jésus. Réfléchissons-y donc ensemble!

Tout d’abord, si on accepte cette fin brusque au verset 8, bien qu’il n’y ait pas de rencontre avec le Christ ressuscité, on nous dit qu’il l’est. Le tombeau est vide, et le « jeune homme » dit aux femmes qui s’y sont rendues de dire à Pierre et aux autres qu’il est ressuscité et qu’ils aillent le rencontrer en Galilée.

Lorsque le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et Salomé achetèrent des aromates afin d’aller embaumer Jésus. Le dimanche, elles se rendirent au tombeau de grand matin, au lever du soleil. Elles se disaient entre elles: «Qui nous roulera la pierre qui ferme l’entrée du tombeau?» Mais quand elles levèrent les yeux, elles s’aperçurent que la pierre, qui était très grande, avait été roulée. Elles pénétrèrent dans le tombeau, virent un jeune homme assis à droite, habillé d’une robe blanche, et elles furent épouvantées. Il leur dit: «N’ayez pas peur. Vous cherchez Jésus de Nazareth, celui qui a été crucifié. Il est ressuscité, il n’est pas ici! Voici l’endroit où on l’avait déposé. Mais allez dire à ses disciples et à Pierre qu’il vous précède en Galilée: c’est là que vous le verrez, comme il vous l’a dit.» Elles sortirent du tombeau et s’enfuirent, toutes tremblantes et bouleversées, et elles ne dirent rien à personne car elles étaient effrayées. Marc 16.1-8, S21

Nous avons donc la Résurrection, même si on ne voit pas ce qui s’est passé au moment exact. Selon certains, cette sobriété est une marque de témoignage oculaire, justement, on n’ajoute pas des détails qu’on n’a pas vus! Non seulement ça, mais si Marc voulait impressionner les gens, c’était le moment où jamais. Seulement, comme on l’a vu dans le reste de Marc, tous les miracles de Jésus sont faits de façon plutôt sobre, sans feux d’artifices, sans le besoin de chercher à impressionner, sans incantations ou boules de feu. La raison donc pour ce silence sur qui s’est passé, c’est que ni Marc ni les femmes n’ont vu la Résurrection en temps réel.

Il faut aussi suivre la logique du livre de Marc, non pas sortir un texte de son contexte. Aux chapitres 8, 9 et 10, Jésus prédit sa mort et résurrection de façon claire. Marc a le souci de nous montrer que Jésus a un ministère prophétique, donc ce serait complètement insensé pour Marc de finir son évangile par le contraire que ce que Jésus annonçait. De plus, il ne faut pas se laisser entourlouper par ceux qui diraient que Matthieu, Luc et Jean ont une résurrection physique alors que Marc a une résurrection spirituelle: pour les Juifs du 1er siècle, l’idée de résurrection avant la fin des temps était inconcevable, néanmoins, ils avaient une conception de résurrection physique, non pas quelque chose de plus ésotérique (Paul nous dit que la résurrection de Jésus est les « prémices » de la résurrection finale). D’ailleurs, en regardant la progression de l’évangile de Marc, on voit que l’auteur a le souci de nous montrer que Jésus est plus fort que les démons, la maladie, la mort, la nature et sa victoire finale serait bien celle de revenir d’entre les morts.

Donc, n’y a-t-il réellement pas de référence à une résurrection physique de Jésus dans Marc ? On peut déjà dire qu’au vu du contexte interne de Marc et du contexte historique de sa rédaction, cela n’aurait pas de sens. Cependant, on nous répète que Marc est l’évangile le plus ancien et qu’on ne voit pas de Jésus ressuscité dans les pages de Marc ! Les autres évangiles ont ajouté ça après ! Nous croyons bien sûr que les évangiles sont en accord, qu’il n’y a pas d’ajout, de contradiction entre eux, ou de développement tardif d’une théologie de la Résurrection. On voit que dans Matthieu 28 il y a la même instruction d’aller en Galilée et là, ils voient Jésus ressuscité (sinon, quel serait l’intérêt de retourner en Galilée ?!). Mais même si on concédait que Marc est le plus ancien des évangiles, ce n’est pas le texte plus ancien qui parle de la résurrection de Jésus !

1 Corinthiens 15.3-7 est considéré comme le texte le plus ancien qui parle de la Résurrection : Paul l’écrit en 55, mais il est en train de réciter une tradition que les savants (croyants et non-croyants) datent à la période directement après les faits de la Passion, les mois ou les quelques années qui suivent (donc les années 30). Paul dit :

Je vous ai transmis avant tout le message que j’avais moi aussi reçu: Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Ecritures; il a été enseveli et il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Ecritures. Ensuite il est apparu à Céphas, puis aux douze. Après cela, il est apparu à plus de 500 frères et sœurs à la fois, dont la plupart sont encore vivants et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. 1 Corinthiens 15.3-7

Et tout cela, dans un contexte de défense théologique de la résurrection physique de tous les hommes (voir le reste d’1 Corinthiens 15).

La fin courte, un lien avec le message des apôtres

Effectivement, quand on lit le livre des Actes, on voit que la Résurrection était un point central de la prédication des apôtres. Personnellement, je crois que Marc se termine sur la fin courte, parce qu’il rédige son évangile à un moment où toute prédication chrétienne parle de la Résurrection et donc tout le monde dans la communauté chrétienne et toute personne qui aurait des contacts avec les chrétiens sait que cette proclamation est centrale à ce qu’ils croient. Marc est effectivement très ancien: les apôtres et les femmes qui étaient au tombeau sont encore en vie et ils prêchent ce message (je dirais certainement la même chose de Luc*). On arrive à la fin de Marc et les lecteurs ne se disent pas : « Et après ? », mais plutôt : « Ah, et là on arrive à tout ce que j’ai déjà entendu. » C’est après la mort de la première génération de chrétiens que les scribes se sont dits : « Il faudrait quand même arrondir cette fin » parce que le lien était moins évident (en tout cas c’est ce que je pense), alors que pour Marc, l’implication était plutôt : « Et vous connaissez tous la suite ! ». Cette fin courte est un argument pour une rédaction dans les années 50 ou 60, sous l’autorité de Pierre, comme le soutient Papias, au 2è siècle. L’évangile de Marc est un outil pour aider ces chrétiens à faire ce que dit Pierre lui-même, dans 1 Pierre 3.15 : « Soyez toujours prêts à défendre l’espérance qui est en vous, devant tous ceux qui vous en demandent raison ». C’est un récit de la vie et du ministère de Jésus pour soutenir la prédication que les gens avait déjà entendu.

 

*De la même manière, le livre des Actes, la suite de Luc, se termine sur Paul en prison à Rome. Pourquoi ? Parce que la rédaction d’Actes s’est faite à ce moment là ou peu après (probablement pour aider la défense de Paul devant le tribunal), pas des décennies plus tard. Ces fins abruptes sont la marque des leur véracité et de leur origine très ancienne.

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